Lettre à mes amis en réponse à l’Instruction du Vatican du 29 novembre 2005 sur l’homosexualité dans les Séminaires

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Bien chers amis,

Plusieurs d’entre vous m’ont demandé un commentaire de l’Instruction du Vatican qui empêche l’admission des gays à la formation en vue du sacerdoce. J’accepte ce défi, en vous demandant de me permettre de répondre d’abord comme théologien et ensuite comme prêtre. Je crois que les raisons de cette distinction apparaîtront tout au long de cette lettre.

En tant que théologien

Ma première réaction en lisant l’Instruction a été complexe.

D’abord un soulagement en constatant que le texte était clair et relativement court, en comparaison avec les ébauches qui ont circulé dans les Congrégations Romaines ces huit dernières années. J’ai même esquissé un sourire de sympathie et d’affection en pensant à beaucoup de prêtres que je connais – tant hétéro que gay – et en lisant la liste de qualités à rechercher, comme la maturité affective, la capacité à établir des relations tant avec les hommes qu’avec les femmes, et une capacité à la paternité spirituelle. Et j’ai noté l’effort fait pour que le ton du document soit plus doux, presque tendre, en comparaison avec d’autres déclarations récentes du Vatican au sujet des gays. Cependant, le texte est assez simple. Il signale, avec prudence, qu’il se base sur l’expression publique normale de l’enseignement ecclésiastique sur les gays durant toutes ces années depuis Vatican II. Il résume, très brièvement, les points clefs de cet enseignement tel que nous le trouvons dans le Catéchisme de Jean-Paul II: d’abord, que tout acte sexuel homosexuel est gravement peccamineux; et ensuite, que le fait d’être homo est un désordre objectif.

Suite à cela, l’Instruction distingue entre les hommes qui sonthomosexuels et ceux qui sans l’être, ont eu à un moment donné une relation sexuelle avec d’autres hommes. C’est une distinction tout à fait raisonnable, facilement acceptable par le sens commun (et normalement évidente pour nous les gays) : les petits jeux sexuels entre adolescents du même sexe, ou encore l’homosexualité circonstancielle d’un homme confiné durant un temps prolongé (comme en prison, dans l’armée ou la marine) avec des gens de son sexe, ce n’est pas la même chose qu’être gay.

Le document indique ensuite que de tels épisodes transitoires dans la vie d’un hétéro ne devraient pas être considérés comme un empêchement pour entrer au Séminaire, pour autant qu’il soit évident que le candidat ait cessé de s’impliquer depuis longtemps dans ces activités. Mais pour ce qui est de ceux que l’on appelle «gay», on ne pourra pas les admettre.

Certains commentaires ont avancé que – vu que l’Instruction se réfère à des gens «avec des tendances homosexuelles profondément ancrées» au lieu de parler de «gay» ou d’«homosexuels» – on pourrait l’interpréter comme ne traitant que de certaines personnes gay particulièrement perturbées et obsessives. Je crois que c’est essayer de sauver ce qui est impossible à sauver. Car la terminologie employée est l’extension logique du point de vue romain selon lequel il n’existe pas en soi de «personnes gay». Il s’agit simplement, toujours selon cette croyance, de gens ontologiquement hétéro mais qui vivent avec des tendances homosexuelles profondément enracinées, tendances qui constituent un désordre psychologique objectif. Or nous, nous appelons ces gens, des «gay».

Le reste du document consiste, comme il est normal, en des observations adressées aux responsables de la formation sacerdotale. La courte lettre aux évêques, qui accompagne l’Instruction (mais que ne fut divulguée que plus tard), signale clairement où l’on doit mettre l’emphase : tout supérieur ecclésiastique doit appliquer ces normes. On ne peut plus admettre aucun gay au séminaire et aucun gay ne peut plus enseigner à ceux qui sont en formation soit dans les séminaires soit dans les congrégations religieuses.

L’instruction est claire, simple et logique, et je ne crois pas que nous progresserons beaucoup en essayant de lui faire dire ce qu’elle ne dit pas. Si vous êtes tentés de lui donner une interprétation plus bénigne, allez donc voir les déclarations du Cardinal Grocholewski, à Radio Vatican, et le commentaire d’Anatrella dans l’Osservatore Romano, qui vous fourniront bien de la matière à penser!

Ceci étant dit, qu’on me permette d’exposer ce que je crois être le chemin à suivre dans l’acceptation et l’interprétation de ce texte. Premièrement, c’est un texte émanant d’un dicastère romain de seconde importance, qui a l’habitude d’établir ses instructions avec l’enseignement courant de l’Église. Pour cela, il se base sur le Catéchisme, qui est – en ce domaine précisément – un compendium changeant de l’enseignement récent, plutôt que quelque chose de plus grande autorité. Et cela, ce dicastère a deux raisons.

D’abord, ce qu’on enseigne sur les personnes à admettre au séminaire doit être en harmonie évidente avec l’enseignement ordinaire de l’Église, tel qu’applicable à tous; c’est-à-dire qu’il ne peut s’agir d’un enseignement privé ou d’un secret réservé à une caste sacerdotale. Deuxièmement, en utilisant le catéchisme, on dit qu’on ne se situe pas au niveau de la discussion théologique. Il existe une sphère appropriée pour la discussion théologique, et il y a un dicastère beaucoup plus important au Vatican, dont le but est précisément de superviser son développement. Au contraire, le propre d’une instruction administrative en provenance d’une instance inférieure est de refléter fidèlement le statu quo doctrinal actuellement en vigueur.

La référence que fait l’Instruction au catéchisme est cependant intéressante. Car d’un côté, elle résume l’enseignement qui affirme que les actes sexuels entre personnes du même sexe sont toujours mauvais (ce qui est un enseignement traditionnel), et ensuite, elle paraphrase bien le catéchisme en disant que les tendances homosexuelles profondément enracinées sont objectivement désordonnées (ce qui est un enseignement plus récent). Mais d’un autre côté, elle ne prend pas soin de citer ce qui relie ces enseignements à des documents antérieurs, selon lesquels c’est par le fait que les actes sont intrinsèquement mauvais que l’inclination elle-même doit être considérée comme désordonnée. Les deux enseignements sont donc donnés ici sans lien, et le second est proposé sans aucune tentative de l’appuyer.

Voilà le noyau central: c’est depuis cette prémisse du second enseignement, dépourvu de lien (au sujet du désordre objectif de ce que vous et moi nous appelons «être gay»), que dépend tout le reste du document. Et cependant, cet enseignement se présente ici de la manière la plus discrète que j’ai vue dans les documents romains récents. C’est comme si certaines des autorités supérieures, qui ont dû réviser le document avant d’en permettre la publication, s’étaient dit quelque chose comme ceci:

«Écoutez, nous savons tous ici parfaitement qu’il y a beaucoup de gay parmi les prêtres, les évêques, les cardinaux, les séminaristes, les professeurs de séminaires et les supérieurs religieux. Et nous savons très bien que beaucoup d’entre nous – que nous soyons hétéro ou gay – ne sommes pas vraiment d’accord avec ceux qui disent qu’être gay est un désordre objectif. Nous savons même qu’en fait plusieurs d’entres nous considérons qu’être gay n’est pas plus pathologique qu’être gaucher.

Mais il faut se souvenir qu’il y a des « manières impropres » de traiter cette dichotomie entre cette opinion, amplement répandue – bien que peu défendue publiquement dans notre milieu – et l’enseignement officiel, et puis il y a la « manière appropriée».

Nous voulons donc en finir avec une manière impropre de traiter cette affaire dans l’espérance que tous ensemble nous puissions cheminer vers la manière appropriée. Or, la manière impropre, c’est de feindre en public d’être d’accord avec l’enseignement officiel, tandis qu’en fait, en privé, on ne l’est pas.

La conséquence de cette attitude « impropre », c’est que plusieurs d’entre nous avons encouragé des gens sur la route du séminaire et du sacerdoce, à la condition qu’ils soient d’accord de jouer le jeu que nous avons joué nous-mêmes depuis trop longtemps. En d’autres mots, nous avons laissé entendre clairement – mais à voix basse – qu’être gay ne cause aucun problème, pourvu que nous le disions pas publiquement, et pourvu que nous ne remettions pas en question du haut de la chaire, l’enseignement qui dit qu’être gay est un «désordre objectif».

Eh bien, traiter les gens de cette façon, c’est leur faire un mal terrible. Car on les oblige à vivre dans le mensonge comme condition préalable pour devenir ministres de l’Évangile. Et cela cause un mal terrible à ceux-là même que nous sommes supposés servir. Cela crée une caste sacerdotale avec ses propres règles et structures tolérantes pour la vie des membres du «club». Le prix de cette manigance est que les membres gay acceptent de se taire en public face à ceux qui sont intolérants vis-à-vis des gays, ou chaque fois que surgissent ces questions dans la vie politique ou publique. En d’autres mots plus clairs, c’est affirmer que l’enseignement du Catéchisme est pour la plèbe, tandis que nous autres, les clercs, nous avons notre propre enseignement caché, notre propre espace de sécurité, pour l’élite.

Or, un simple regard sur l’Évangile, même rapide, nous convaincra que si nous vivons ainsi, nous devons craindre pour notre salut. Et nous devrions nous repentir profondément pour avoir fait le jeu de cette impasse dans laquelle nous sommes plongés. Et, de grâce, finissons-en une fois pour toutes avec cette malhonnêteté, et mettons-nous d’accord pour sélectionner les candidats et les former seulement à la lumière de l’enseignement actuel de l’Église et non pas à la lumière de ce que nous pensons que cet enseignement devrait être, mais que nous n’avons pas l’audace de proclamer en public.

Pour cela, nous devons nous mettre d’accord sur ce fait qu’il existe bien une manière « appropriée » de traiter la dichotomie entre la définition officiellement en vigueur du gay, (celle qui le voit comme un hétéro défectueux), et la conviction de la plupart d’entre nous qui savons bien que cela n’est pas vrai. Oui, il existe effectivement une façon appropriée de traiter le sujet. Il nous faut trouver des avenues constructives pour susciter la réflexion et enfin savoir si l’enseignement – tel qu’il est actuellement – est vrai ou pas.

Cela exige des études et des questions formulées par les théologiens et les experts, dans les sciences humaines correspondantes, des questions qui mettent en évidence ce qui est réellement vrai dans ce domaine. Ce processus, sans résultat établi d’avance, aurait l’appui de certains évêques et universités qui auraient le courage suffisant pour dire que cette étude est nécessaire. Ces recherches respecteraient évidemment l’enseignement principal de l’Église et s’y conformeraient. Cependant, elles seraient capables de signaler que certaines opinions tenues comme définitives pourraient être plus contingentes qu’on le croyait; et en affirmant cela on ne met pas en péril l’intégrité de la foi catholique ni la sainteté de vie à laquelle on nous invite.

L’une des premières tâches pourrait très bien être de rechercher si la définition de cette « tendance homosexuelle » dans les documents récents est bien une question de foi, ou bien si c’est une question d’opinion. Une opinion plus ou moins fondée, basée sur une compréhension anthropologique et psychologique actuellement courante, mais qui pourrait très bien devoir céder devant une compréhension plus complète de la raison pour laquelle il y a des gens qui sont «ainsi».

De toutes façons, il est hautement improbable – malgré ce que voudraient certains de nos propres frères de la curie romaine un peu surchauffés – qu’un document de l’Église soit en train d’essayer de faire d’un jugement empirique hautement contingent une question de foi: On n’a pas oublié l’affaire Galilée! Cependant, il est aussi peu probable qu’une Église fortement internationale, avec un nombre incroyable de membres de différentes cultures, puisse accepter des changements anthropologiques provoqués par de nouveaux jugements contingents tant que la démonstration de son objectivité soit très, très bien établie par ceux qui savent conjuguer le discours théologique, l’expertise scientifique et cette nuance de simplicité de ceux qui fraient avec la vérité. Tout cela nécessite du temps, du travail et du courage.

De telle sorte que ne pourront entreprendre cette route que ceux qui ne craignent pas d’être dans la minorité, qui sont disposés à accepter qu’on ne respecte pas leur opinion, ceux qui ont confiance que, si ce qu’ils disent est vrai, alors leur vérité et sa valeur pour la vie de l’Église devront apparaître tôt ou tard, même si le panorama actuel est des plus décourageants. Sur ce chemin, il n’y a pas de raccourcis. C’est la voie propre de l’Évangile que tous nous voulons suivre.

C’est seulement lorsque nous pourrons formuler la question de telle sorte qu’elle soit tenue pour normale par la majorité saine du laïcat catholique – et cela est en train de survenir de façon étonnamment rapide dans plusieurs pays – que nous pourrons considérer à nouveau le problème de l’admission au séminaire. La question que nous avons devant nous est en premier lieu une question anthropologique, qui nous affecte tous en tant qu’êtres humains, et ensuite, seulement en deuxième lieu, une question cléricale qui affecte la vie du clergé. De telle sorte que nous devons empêcher que la discussion (inévitablement entachée de scandale) de l’homosexualité du clergé, se convertisse en un substitut de la véritable discussion au sujet de la place de la vérité des êtres humains en tant que tels; discussion qui apportera des conséquences évidentes pour la législation civile de tous les pays. Ce que nous ne pouvons tolérer, bien sûr, c’est ce qui est arrivé durant les dernières décennies; à savoir, lorsque l’autorité a permis tranquillement à ses membres de vivre à la lumière d’une compréhension de ce qui est la vérité dans ce domaine, une vérité totalement différente de celle qu’ils avaient la mission de soutenir en public.

Nous savons tous qu’il s’agit là d’un domaine particulièrement difficile et délicat, dans lequel beaucoup d’entre nous sommes impliqués personnellement, alors que plusieurs ont « des squelettes dans le placard », plusieurs sont victimes de chantage, ou de la crainte de se faire sortir du placard. C’est pour cela que nous avons fait notre possible pour baisser la barre du saut en hauteur.

Voilà en fait pourquoi, nous essayons parfois de présenter l’enseignement actuellement en vigueur dans une forme plus douce, en espérant que certains d’entre vous auront l’audace de susciter un débat d’une façon qui nous permettra d’avancer. En ce sens, nous avons publié un commentaire écrit par un psychologue (et vous n’êtes pas obligés d’être d’accord avec lui) pour souligner que la vérité en ce domaine est telle que, en dernière instance, nous ne l’atteindrons qu’au moyen de la discussion sur ce qui est empiriquement certain dans les disciplines des sciences humaines. Rappelez-vous qu’un des signes que nous recevons tous du pontificat actuel est que bien des choses sont ouvertes à la discussion. Le veto à la discussion adulte que nous avait imposé Jean-Paul II a disparu. Alors, de grâce, ne vous empressez plus à défendre le vieux et malhonnête dicton «don’t ask, don’t tell» (à nous, il est défendu de te demander si tu l’es ou si tu ne l’es pas, et à toi, il est défendu de le dire). C’est un jeu qui a connu des résultats catastrophiques. Au contraire, obéissez à l’Instruction et cherchez la manière de progresser dans la vérité».

Voilà donc le sens que je donne à l’Instruction comme théologien. Je la considère comme une intervention administrative de peu d’envergure, mais au cœur d’une question beaucoup plus vaste au sujet de la vérité, question dont les paramètres ne font que commencer à devenir imaginables. Beaucoup de gens devront donc former leur propre jugement pour savoir s’ils obéissent ou non à l’Instruction, et s’ils lui obéissent, dans quelle mesure. Mon intuition (car je ne suis pas spécialiste en matière éthique) est qu’il existe un cas qui justifierait qu’un séminariste gay ne sorte pas du séminaire, ou qu’un professeur gay ne renonce pas à son poste, et c’est celle-ci: si l’évêque du diocèse, en accord avec son conseil, ou un supérieur religieux, en accord avec ses consulteurs, déclaraient publiquement qu’ils n’appliqueront pas l’Instruction. Et cela, parce qu’ils ne croient pas, en conscience, que la prémisse anthropologique de l’enseignement actuel soit vraie; et tant que la vérité de la question n’est pas clairement élucidée au moyen des sciences humaines, ils ne mettront pas en danger l’avenir de cette portion de l’Église qui leur est confiée, en l’hypothéquant à une science si incertaine comme celle qui sert de base à cette Instruction. Quelques déclarations publiques faites par des Épiscopats ou par des Congrégations religieuses vont dans ce sens.

Cependant, il y aura bien quelques Épiscopats ou Congrégations qui ne seront pas prêts à assumer une pareille position publiquement tout en voulant garder leur séminariste ou professeur gays. Ils penseront alors comme ceci : «Peu importe ce que dit l’Instruction, il nous semble que l’important c’est la maturité affective et non l’orientation sexuelle. De telle sorte que nous n’empêcherons pas de rester à leur poste les séminaristes ou les prêtres gays que nous jugeons mûrs affectivement, capables de garder le célibat et de défendre l’enseignement ecclésiastique». Ces autorités, malheureusement, ne se rendent pas compte qu’elles induisent les séminaristes et les professeurs à la duplicité. En effet, c’est comme si elles leur disaient: «Nous ne croyons pas en ce qu’enseigne l’Église sur ce sujet particulier, mais nous ne voulons pas non plus soumettre cette divergence à une confrontation publique. De sorte que vous êtes les bienvenus, mais à la condition de parvenir à être des adultes comme nous et à apprendre à dire en public que nous observons l’enseignement de l’Église… ce que nous savons très bien que vous ne faites pas, comme nous non plus d’ailleurs». Cette apparente bonté, dépourvue de courage et de conviction, conduit à la mort de l’âme. Dans un cas comme celui-là, il vaudrait mieux au séminariste et au professeur d’observer l’Instruction, en sortant de lui-même du séminaire et en cherchant un milieu plus honnête au sein même de l’Église pour y réaliser sa vocation ecclésiale. L’Instruction vaticane en effet a le mérite de la clarté et de la consistance, bien qu’elle soit totalement erronée dans son évaluation empirique.

En tant que prêtre

Maintenant permettez-moi de passer à mon opinion personnelle en tant que prêtre. Pour moi, comme pour plusieurs, ce document était largement attendu. Plusieurs d’entre nous avaient été fortement ébranlés en entendant les déclarations irresponsables du porte-parole du Vatican, Joaquin Navarro Valls, il y a quelques années, quand il avait affirmé que l’ordination sacerdotale des prêtres gays était invalide! Cela m’avait paru une bourde monumentale à l’époque et je me réjouis de voir qu’elle n’a pas eu de suite. Aussi je me suis senti soulagé de lire la reconnaissance – implicite dans le document mais explicite dans la lettre d’accompagnement – de l’existence de prêtres gays. Jusqu’à tout récemment, affirmer cela était en effet considéré comme une infamie de gens dérangés. Je souhaite que cette reconnaissance ait pour effet de fournir une certaine liberté aux prêtres afin qu’ils trouvent la force psychologique de dire enfin qu’ils sont ainsi. Car en fin de compte, ne restent que bien peu de représailles qu’on peut exercer contre eux maintenant.

Je dois avouer que je n’ai pas été le moins du monde offensé par l’évidente insinuation du document que je n’aurais pas dû être ordonné. Tous ceux qui ont été impliqués dans le processus de mon ordination savaient que j’étais gay et cependant, j’ai été ordonné à une époque où nous, comme Église, supportions le poids d’une incapacité systématique à faire sortir la question de la vérité des prémisses anthropologiques de l’enseignement. Cela, évidemment, a eu des conséquences préjudiciables sur la capacité de plusieurs d’entre nous à émettre un vœu ou une promesse de célibat psychologiquement valides. L’enseignement officiel était (et est encore) que les gays n’ont aucune autre option que celle du célibat, de sorte qu’il importe peu dans les faits qu’ils aient ou non une vocation « surnaturelle » au célibat. Bien sûr, il est certain que le poids systématique de la malhonnêteté n’est pas seulement la faute de gens malhonnêtes, mais il a sa propre dynamique productrice de malhonnêteté. Malgré cela, nous sommes nombreux les hommes qui ont suivi le courant du système, qui en tirons profit, et qui supportons le poids de la culpabilité et de la confusion. Je suis l’un de ceux-là, et je ne suis pas bien placé pour présenter une plainte si quelqu’un dit qu’on n’aurait pas dû m’ordonner.

Je ne suis pas offensé non plus par l’insinuation que je sois déficient en matière de maturité affective. Dans mon cas, c’est exact. Un des avantages de mes dix ans de vécu en tant que prêtre qui, selon le droit canon actuel, est devenu une «non-personne», c’est que j’ai développé un sens de la grande brèche qui existe entre la générosité de Celui qui appelle et les déficiences de ceux qui sont appelés. Il est très évident pour moi que le sacrement de l’Ordre vient de Dieu et agit avec une relative indépendance, autant sur la capacité affective que sur les systèmes canoniques de ceux qui l’ont reçu. Et j’ai appris à avoir confiance de plus en plus en cette réalité. Je suis conscient également que lorsque des gens ont déclaré qu’une force avait surgi de mon ministère, cela avait très peu de relation avec mes possibles qualités personnelles, et encore moins, avec une quelconque approbation canonique. Comme la majorité des prêtres, j’ai pris conscience que le poids de la gloire est contenu dans des vases d’argile. De sorte que les allégations que fait l’instruction concernant les capacités psychologiques nécessaires pour le sacerdoce me paraissent surgir de la Ruritanie profonde (ce Royaume européen fictif du romancier Anthony Hope).

Cependant, écrivant en tant que prêtre, et pensant à mes frères prêtres, je dois dire que mon attention a été attirée par quelque chose qui a été peu commenté. L’Instruction semble affirmer que «les tendances homosexuelles profondément enracinées» ne sont pas seulement un désordre objectif (ce qui est un jugement empirique avec lequel je ne suis pas d’accord) mais avec plus d’évidence encore – et je crois avec raison – les auteurs considèrent que de telles tendances constituent un fait objectif au sujet de la personne.

Cela implique donc que quelqu’un qui cacherait le fait d’être gay, et même (pour compenser) se met à proclamer haut et fort sa loyauté indéfectible au magistère de l’Église, n’est pas plus apte à entrer au séminaire ou à être professeur, que la personne visiblement gay qui exprimerait quelques réserves au sujet de la sagesse de pouvoir s’accorder à tout ce que dit le Magistère.

En d’autres mots – et cela me paraît important – le document a pris le taureau par les cornes en reconnaissant que nous parlons de ce que les gens «sont» et non pas de leurs positions idéologiques. Ce qui signifie que l’Instruction creuse aussi profond à droite comme à gauche. Or, je crains que depuis certaines années, on ait installé des jeunes, beaucoup de jeunes, d’un esprit conservateur, dans des lieux de formation très conservateurs où l’important est la piété et la capacité à maintenir et défendre les positions (pas toujours défendables) du Magistère. Et que ces jeunes sont devenus le sceau distinctif du séminariste style Jean-Paul II. On les a formés avec l’impression que la sauvegarde de la pureté idéologique permettrait d’en finir avec le détail des inconvénients possibles sur ce qu’ils doivent être. Or, cette impression est fausse. Quand il s’agit de l’être gay, ce que l’on est représente une vérité objective à son sujet. Dès lors, indépendamment de sa position idéologique ou de sa délicatesse de conscience à le reconnaître, c’est un fait qui bloque l’accès au séminaire, que ce soit comme élève ou comme professeur. Mais au contraire jusqu’à maintenant, la capacité à pouvoir dissimuler ce que l’on est véritablement a été considérée par les milieux conservateurs comme un signe d’aptitude au séminaire, comme si le fait d’être gay était une affaire subjective du for interne. Mais cela ne fonctionne plus. Maintenant, avec ce que dit l’Instruction, cette dissimulation elle-même de ce que l’on est, est une aggravation à un manque de capacité, qui en soi est objectif et insurmontable.

En tant que prêtre, ma préoccupation est la suivante: j’ai eu «l’avantage», il y a dix ans, de perdre tout ce qui m’était cher, de devoir travailler pour surmonter le sentiment d’avoir été poignardé par l’Église de mes amours, d’apprendre que la conséquence de penser qu’il vaut la peine de dire la vérité en cette matière, c’est la perte de tous nos droits; et d’une certaine manière commencer à trouver un sens à tout cela, et survivre avec une foi intacte et fortifiée! Cependant, tout cela s’est fait dans un processus dévastateur. C’est après plusieurs années de dépression clinique, de chômage, de paralysie émotionnelle, que j’ai commencé à pouvoir travailler sur cela. Un processus pénible que je ne souhaite à personne! Entre temps, j’espère que beaucoup d’autres prêtres gays, de mentalité plus flexible que la mienne, auront eu la chance de réfléchir sur ce qu’ils doivent faire : comment faire face, comment gérer des situations comme «sortir du placard» ou d’autres choses du genre. Ils auront dû continuer à vivre, en fin de compte, durant l’incessante couverture médiatique du scandale de la protection suspecte des prêtres pédophiles. Ils ont dû être écœurés d’entendre que tout cela était la faute des gays, des libéraux ou des théologiens dissidents. Et ils ont dû trouver le moyen de s’ajuster psychologiquement aux nouvelles réalités auxquelles ils doivent faire face, et en même temps, développer une capacité nouvelle à un discours honnête, capacité dont la naissance en eux est un signe de grande grâce. J’ai eu le privilège de rencontrer bon nombre de prêtres dans cette situation et de les accompagner durant des retraites dans lesquelles ils voulaient travailler précisément sur les incidences de ces réalités dans leur vie.

Mais ceux qui n’auront pas eu la chance de se préparer correctement, ce sont ceux à qui on a enseigné qu’être gay est une question idéologique, faisant partie d’une guerre culturelle, quelque chose qui concerne ce que font les gens (actes sexuels) et ce que les gens disent (sortir du placard, défier l’autorité ecclésiastique) et non pas de ce que la personne est.

Les séminaristes et professeurs de séminaire qui se trouvent dans cette situation, et qui se retrouveront parmi ceux qui sont les moins capables d’exprimer leur douleur et leur protestation, ce sont ceux pour qui il sera très difficile de gérer le sentiment d’avoir été poignardés dans le dos, en lisant dans l’Instruction qu’avoir «des tendances homosexuelles profondément enracinées» est un fait. Un fait à affronter alors qu’on ne leur a donné aucune aide psychologique, et même pas un vocabulaire adéquat. Et ces personnes, si elles sont honnêtes, n’ont plus qu’à partir.

J’espère en Dieu que ceux-là même qui ont embarqué des hommes sur le chemin de l’irréalité (et ils l’ont fait dans la même mesure que les libéraux malhonnêtes qu’ils ont l’habitude de mépriser publiquement et avec véhémence) j’espère qu’ils mettront maintenant à leur disposition les secours financiers et psychologiques adéquats pour l’accompagnement à long terme des ces brebis exilées, dont plusieurs n’ont même pas commencé à en parler à leur famille. Cela aussi est l’œuvre du salut.

Merci à tous de m’avoir suivi dans cette réflexion. Prions les uns pour les autres pendant que nous nous accompagnons mutuellement tout au long de cet épisode, étonnamment plein d’espérance dans la vie de notre Église.

Votre frère,
James Alison

La traduction française de cette lettre est l’œuvre d’Olag, dont je remercie beaucoup la collaboration. – JA


© James Alison, 2005.